Lettres d'une Péruvienne - Lettre 19

Modifié par Lucieniobey

Je suis encore si peu habile dans l’art d’écrire, mon cher Aza, qu’il me faut un temps infini pour former très peu de lignes. Il arrive souvent qu’après avoir beaucoup écrit, je ne puis deviner moi-même ce que j’ai cru exprimer. Cet embarras brouille mes idées, me fait oublier ce que j’ai retracé avec peine à mon souvenir ; je recommence, je ne fais pas mieux, et cependant je continue.

J’y trouverais plus de facilité, si je n’avais à te peindre que les expressions de ma tendresse ; la vivacité de mes sentiments aplanirait toutes les difficultés.

Mais je voudrais aussi te rendre compte de tout ce qui s’est passé pendant l’intervalle de mon silence. Je voudrais que tu n’ignorasses aucune de mes actions ; néanmoins elles sont depuis longtemps si peu intéressantes, et si peu uniformes, qu’il me serait impossible de les distinguer les unes des autres.

Le principal événement de ma vie a été le départ de Déterville.

Depuis un espace de temps que l’on nomme six mois, il est allé faire la Guerre pour les intérêts de son Souverain. Lorsqu’il partit, j’ignorais encore l’usage de sa langue ; cependant à la vive douleur qu’il fit paraître en se séparant de sa sœur et de moi, je compris que nous le perdions pour longtemps.

J’en versai bien des larmes ; mille craintes remplirent mon cœur, que les bontés de Céline ne purent effacer. Je perdais en lui la plus solide espérance de te revoir. À qui pourrais-je avoir recours, s’il m’arrivait de nouveaux malheurs ? Je n’étais entendue de personne.

Je ne tardai pas à sentir les effets de cette absence. Madame sa mère, dont je n’avais que trop deviné le dédain (et qui ne m’avait tant retenue dans sa chambre, que par je ne sais quelle vanité qu’elle tirait, dit-on, de ma naissance et du pouvoir qu’elle a sur moi) me fit enfermer avec Céline dans une maison de Vierges1, où nous sommes encore. La vie que l’on y mène est si uniforme, qu’elle ne peut produire que des événements peu considérables.

Cette retraite ne me déplairait pas, si au moment où je suis en état de tout entendre, elle ne me privait des instructions dont j’ai besoin sur le dessein que je forme d’aller te rejoindre. Les Vierges qui l’habitent sont d’une ignorance si profonde, qu’elles ne peuvent satisfaire à mes moindres curiosités.

Le culte qu’elles rendent à la Divinité du pays, exige qu’elles renoncent à tous ses bienfaits, aux connaissances de l’esprit, aux sentiments du cœur, et je crois même à la raison, du moins leur discours le fait-il penser.

Enfermées comme les nôtres, elles ont un avantage que l’on n’a pas dans les Temples du Soleil : ici les murs ouverts en quelques endroits, et seulement fermés par des morceaux de fer croisés, assez près l’un de l’autre, pour empêcher de sortir, laissent la liberté de voir et d’entretenir les gens du dehors, c’est ce qu’on appelle des Parloirs2.

C’est à la faveur d’un de cette commodité, que je continue à prendre des leçons d’écriture. Je ne parle qu’au maître qui me les donne ; son ignorance à tous autres égards qu’à celui de son art, ne peut me tirer de la mienne. Céline ne me paraît pas mieux instruite ; je remarque dans les réponses qu’elle fait à mes questions, un certain embarras qui ne peut partir que d’une dissimulation maladroite ou d’une ignorance honteuse. Quoi qu’il en soit, son entretien est toujours borné aux intérêts de son cœur et à ceux de sa famille.

Le jeune Français qui lui parla un jour en sortant du Spectacle, où l’on chante, est son Amant, comme j’avais cru le deviner.

Mais Madame Déterville, qui ne veut pas les unir, lui défend de le voir, et pour l’en empêcher plus sûrement, elle ne veut pas même qu’elle parle à qui que ce soit.

Ce n’est pas que son choix soit indigne d’elle, c’est que cette mère glorieuse3 et dénaturée, profite d’un usage barbare, établi parmi les Grands Seigneurs de ce pays, pour obliger Céline à prendre l’habit de Vierge, afin de rendre son fils aîné plus riche.

Par le même motif, elle a déjà obligé Déterville à choisir un certain Ordre4, dont il ne pourra plus sortir, dès qu’il aura prononcé des paroles que l’on appelle Vœux.

Céline résiste de tout son pouvoir au sacrifice que l’on exige d’elle ; son courage est soutenu par des Lettres de son Amant, que je reçois de mon Maître à écrire, et que je lui rends ; cependant son chagrin apporte tant d’altération dans son caractère, que loin d’avoir pour moi les mêmes bontés qu’elle avait avant que je parlasse sa langue, elle répand sur notre commerce une amertume qui aigrit mes peines.

Confidente perpétuelle des siennes, je l’écoute sans ennui, je la plains sans effort, je la console avec amitié ; et si ma tendresse réveillée par la peinture de la sienne, me fait chercher à soulager l’oppression de mon cœur, en prononçant seulement ton nom, l’impatience et le mépris se peignent sur son visage, elle me conteste ton esprit, tes vertus, et jusqu’à ton amour.

Ma China même (je ne lui sais point d’autre nom, celui-là a paru plaisant, on le lui a laissé) ma China, qui semblait m’aimer, qui m’obéit en toutes autres occasions, se donne la hardiesse de m’exhorter à ne plus penser à toi, ou si je lui impose silence, elle sort : Céline arrive, il faut renfermer mon chagrin.

Cette contrainte tyrannique met le comble à mes maux. Il ne me reste que la seule et pénible satisfaction de couvrir ce papier des expressions de ma tendresse, puisqu’il est le seul témoin docile des sentiments de mon cœur.

Hélas ! je prends peut-être des peines inutiles, peut-être ne sauras-tu jamais que je n’ai vécu que pour toi. Cette horrible pensée affaiblit mon courage, sans rompre le dessein que j’ai de continuer à t’écrire. Je conserve mon illusion pour te conserver ma vie, j’écarte la raison barbare qui voudrait m’éclairer ; si je n’espérais te revoir, je périrais, mon cher Aza, j’en suis certaine ; sans toi la vie m’est un supplice5.


1. Maison de Vierges : couvent de religieuses. Ce nouveau lieu d'enfermement féminin permet à Zilia d'établir la comparaison entre le temple du Soleil et les couvents de religieuses qu'elle découvre. 2. Parloirs : lieux où les religieuses recevaient des visiteurs. 3. Mère glorieuse : orgueilleuse. 4. Certain Ordre : Zilia évoque l'ordre de Malte, ordre religieux et militaire. Les cadets étaient souvent envoyés dans les ordres et renonçaient ainsi à leurs biens au profit de l'aîné. 5. Supplice : torture.

Source : https://lesmanuelslibres.region-academique-idf.fr
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